in Fiction offline, fiction online

La twitterature, dernier rejeton littéraire du web


Une histoire en moins de 140 caractères, c’est possible
? Si l’on en croit les nombreux projets littéraires qui se multiplient sur Twitter, la réponse pourrait bien être positive, validant par là-même ce terme (cet oxymore ?) assez monstreux : twitterature. Allons observer d’un peu plus près l’un de ces derniers rejetons “littéraires” du web.

Le grand gouru Tim O’Reilly a décrété un jour “Every new medium has the potential to be an art form” et d’aucuns se sont visiblement empressés d’appliquer (ou du moins d’essayer d’appliquer) cette maxime sur la plate forme de micro blogging Twitter. Very short stories, micro fiction, nano fiction, chacun y va de sa nouvelle terminologie.

Typologie de la très brève prose

Dans une veine radicale voire extremiste, il y a les histoires qui doivent tenir dans les 140 caractères impartis.
Exemple ici avec le gagnant du Twitter Writing Contest (si si, ça existe)


Twitter - Ron Gould- -Time travel works!- the n ..._1255689951091


Dans une veine plus laxiste et beaucoup moins orthodoxe, l’histoire composée d’un certain nombre de tweets qui se suivent les uns après les autres. A cet égard, concrètement et pratiquement, à moins de suivre directement le compte Twitter auteur, je ne vois pas vraiment comme comprendre une histoire dont les bribes de 140 caractères seront littéralement noyés dans le flot de tous les tweets que je reçois…

On peut observer une variante collaborative de cette pratique. Récemment d’ailleurs avec l’auteur Neil Gaiman (Sandman, Neverwhere…) qui s’est dit : “ah tiens, si j’utilisais Twitter pour initier avec mes fans une super histoire interactive ? Et après on en fera un super livre audio !“. En partenariat avec BBC Audiobooks America, Neil Gaiman a donc initié l’histoire depuis son propre compte Twitter : “Sam was brushing her hair when the girl in the mirror put down the hairbrush, smiled & said, “We don’t love you anymore.
A partir de là, les fans ont pu proposer la suite de l’histoire en twittant avec le hashtag #bbcawdio. Et maintenant tout ce magma tweetesque va être récupéré et BBC Audiobooks America va donc essayer d’en tirer la substantifique moëlle pour compiler un vrai récit. Non seulement je plains les stagiaires qui vont partir à la pêche de tous les #bbcawdio, mais en plus je ne vois vraiment pas, mais alors pas du tout, l’intérêt d’en faire un livre “audio”. Neil, un conseil : restes-en au blog.

cover

Enfin, on frôle les abîmes de l’affliction totale avec cette dernière forme : la twitterisation d’œuvres littéraires existantes. Bientôt concrétisée de manière tangible (entendez, par un vrai livre) grâce à l’éditeur Penguin : Twitterature sortira en décembre 2009 et entend résumer en 140 caractères 80 oeuvres de la littérature européenne : “from Beowulf to Bronte, from Kafka to Kerouac, and from Dostoevsky to Dickens“, nous dit le site, qui précise “relieving you of the burdensome task of reading [them]“. Saluons bien bas les deux étudiants de l’université de Chicago qui sont à l’origine de cette…euh…idée.

Rien de nouveau sous le soleil

Vous l’aurez compris, je ne suis pas très convaincue (litote) par ce soi-disant nouveau micro-storytelling.
D’abord parce qu’il me semble éminemment opportuniste. Twitter cartonne donc pourquoi ne pas l’utiliser comme LA nouvelle “storytelling machine” ? C’est ce que s’est dit par exemple @kirsteno, qui a sauté sur l’occasion avec un projet de Twitter Soap Opéra (dons en ligne bienvenus, précise le site !).
Ensuite parce que les contraintes littéraires ont toujours existé et qu’on ne va donc pas me faire croire que le “140 caracters-writing” révolutionne quoi que ce soit. Il suffit d’ouvrir un bouquin de Georges Perec ou de ses amis de l’OULIPO pour s’en rappeler. Et pour constater aussi que le “challenge” d’écrire en 140 caractères fait bien pâle figure à côté de tous les défis littéraires (contraintes de rimes, de scénario, de mots, de nombre de lettres, de début, de fin etc.) que se sont lancés les écrivains depuis des dizaines d’années.
Bref, certains écrivains se contentent d’être sur Twitter en tant que “je suis écrivain, je suis sur Twitter, ça vous permet de suivre mon actu” et je trouve que c’est bien assez suffisant.

Reste le twaiku

Seule exception qui me permettait de modérer mes propos jusqu’à présent très virulents : le twaiku“, mariant donc twitter et haiku. Là on change donc de genre littéraire, on quitte la fiction pour la poésie, et plus précisément une forme très codifiée de poésie – puisque le haiku doit être toujours construit sur une structure bien précise.

Un exemple de Twaiku


Même si la terminologie est aussi très laide, je trouve que le haiku twitté est plutôt une bonne idée. Justement, sa forme par essence brève se prête parfaitement aux contraintes de Twitter. Le twaiku, par ailleurs, n’entend rien révolutionner du tout et conserve un caractère d’humilité qui me plaît.
On trouve évidemment du bon et du moins bon avec le hashtag #haiku, mais un peu de poésie (sans @, RT, is.gd et autres) adoucit un peu le côté geek de Twitter non ?

Bref. D’ici quelques années nous en saurons certainement plus quant au devenir de la “twitterature” et consorts.
En attendant de voir ce que l’avenir nous réserve, je préfère lire quelques haikus sur Twitter et me plonger avec délectation dans les longues phrases de l’Homme sans qualités de Musil – lequel, au demeurant, n’aurait certainement pas manqué de brocarder Twitter s’il avait vécu à notre époque !

Write a Comment

Comment