in Exploration dans la vraie vie

Peut-on être triste sur Internet ?

Les disparitions de personnalités qui se multiplient de façon déconcertante en ce début d’année questionnent notre rapport à la mort sur Internet, et plus spécifiquement notre façon de communiquer autour de l’annonce du décès. Quelles pratiques sont mobilisées, et pourquoi ? Et quelle place accorde-t-on à la tristesse – et en général à l’émotion négative – à l’heure où presque chacun exerce un contrôle, conscient ou non, de ses publications sur les réseaux ? L’observation des comportements sur mes flux Facebook et Twitter ainsi qu’une interrogation sur mes propres usages m’a inspiré ces questions et les quelques éléments de réponse que j’essaye d’apporter ici.

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L’injonction de la prise de parole

Ce qui me frappe tout d’abord, c’est l’injonction sous-jacente de devoir s’exprimer autour de la disparition. Comme si chacun devait se fendre d’une présentation de ses condoléances auprès de ses pairs / de son audience. Comme si chaque expression individuelle devait valider son appartenance à une forme d’émotion et d’hommage collectifs auto-construits et entretenus sur les réseaux.
Dans ce cadre, le silence est signifiant. Publier un RIP David Bowie et ne rien poster pour Galabru signifie potentiellement que j’accorde de l’importance au premier et non au second. Au moment des attentats, il était socialement acceptable de ne pas se prononcer, de vivre le choc, la tristesse, la colère loin des réseaux. Mais dans une journée “normale” émaillée par de tristes nouvelles, il convient pour les utilisateurs réguliers et prolixes des réseaux de réagir et de se positionner  – si possible rapidement –  par rapport à ces dernières.

Parmi les usages observés (la formule neutre, le remerciement, la citation, la sélection de contenus visuels ou audiovisuels… ), deux retiennent mon attention : la phrase recherchée et  la référence au vécu individuel. Toutes deux témoignent d’une stratégie de publication.

La phrase recherchée

La phrase recherchée (ex : “Johnny Hallyday chante. David Bowie disparaît. Coïncidence ? Je ne crois pas”) : elle traduit une construction rationnelle au-delà de l’émotion spontanée. La volonté de faire mouche, le besoin de distinction. Que puis-je donc poster qui suscitera l’intérêt parmi les messages quasi-identiques de mes flux ? Qu’est-ce qui va rendre ma publication unique – et par là-même partageable, likeable ? Le faux détachement, la provocation, l’humour, le trash… ?
Les ressorts de la phrase recherchée sont variés, mais aucun ne s’autorise la sensibilité un peu crue ou la tristesse sans fards. Contrairement aux autres, la phase recherchée ne verse pas dans la pleurnicherie facile, elle se veut meta, elle se place au-dessus. Alors je m’interroge : derrière le cynisme ou l’humour, y a-t-il des formes de pudeur ou de retenue face à la gravité ? Ou bien tout simplement des modalités de management de comptes ultra contrôlés – témoignant de la recherche à tout crin du like ?

Bowie

La référence au vécu

A l’opposé du remerciement et de l’hommage (“Merci David Bowie pour tout !”), la référence au vécu (ex : “David Bowie, toute mon adolescence !” ou “j’ai dansé des heures sur Modern Love”) se place d’emblée du côté de l’internaute. C’est sa perception, et le lien entre le décès et son propre vécu / histoire qui prévalent. Plus que la disparition d’un être, on pleure ses propres souvenirs. Et d’une certaine manière, on revendique une tristesse plus importante. “Attends mec, Space Oddity c’est mon morceau préféré, je souffre plus que toi !” semblent dire en creux ces statuts / publications qui marquent la différence entre le néophyte et le véritable fan.
Pourtant, la singularité de l’expérience vécue est sans aucun doute légitime. Mais comment communiquer sur quelque chose qui touche au plus profond de sa personne sans passer pour celui ou celle qui en rajoute ou qui tire la couverture à soi ? C’est hélas le sort de la mort sur Internet… et on sait tous que peu de temps après c’est le business qui pointera le bout de son nez.
Ainsi, lorsque j’ai eu envie de partager sur Facebook des émotions et des anecdotes personnelles liées aux morceaux de Bowie, j’ai réfléchi un instant et je me suis ravisée. J’ai craint et anticipé des réactions négatives, j’ai préféré masquer l’intime et poster juste une vidéo, celle d’un de mes morceaux préférés.

Quelle place pour l’émotion ?

Dès l’instant où l’utilisateur rationalise sa présence Internet par de la gestion – gestion de son identité, de ses contenus, d’une forme de stratégie éditoriale -, la maîtrise de ses émotions est clé. Et cela vaut tout particulièrement pour les émotions négatives. Il y a ainsi une frontière implicite entre une colère socialement acceptable et une rage qui décrédibilise l’internaute car il perd la face (comme avec ce mème du German Angry Kid). Ainsi, si je vais m’autoriser à râler ponctuellement contre le RSI (témoignant par là-même de mon appartenance à la communauté des entrepreneurs-contre-la-méchante-administration), et si possible en essayant d’en rire un peu, jamais je ne dévoilerai des moments de réel désarroi qui me mettraient dans une posture de faiblesse – et qui iraient à l’encontre de ma stratégie de contrôle de mon identité numérique. Classique mécanisme d’auto-censure.
Mais qui pose aussi la question du droit au pathos. Les artistes et les personnalités publiques semblent autorisés à être dans la pure émotion, de façon assumée. Peut-on en tant que simple utilisateur s’emparer du pathos sur Internet tout en contrôlant son identité ?
J’aime à penser que nous ne sommes pas que des êtres rationnels et que l’émotion transparaît malgré tout. Peut-être en creux. Peut-être justement dans l’apparente absence d’émotion. Ou à notre insu, au détour d’un post Instagram ou nichée dans un like.

Et vous, qu’en pensez-vous ?

Edit de 23h18 : contrairement à ce qui a été avancé dans les médias, Yoko Ono n’a pas retouché de photo pour montrer qu’elle était proche de David Bowie. Merci à Delphine pour cette précision !

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  1. Merci Delphine pour cette info ! Je l’ai supprimée du billet.

  2. Merci Erwan… j’ai pourtant essayé de finir sur une note un peu positive, non ? ;)

  3. Bravo Maudette ! Je tiens juste à relativiser (sans la nier totalement, loin de là) la notion de stratégie dans la publication de posts ou commentaires en évoquant un exemple forcément passionnant : le mien. Lundi matin, je poste un profil qui correspond à mon état d’esprit du moment : “Sorrow”, et seulement “Sorrow”. Puis, plus tard dans la journée, après m’être gavé de la douzaine d’albums de Bowie que j’aime vraiment, eh bien, je ne suis plus triste : j’ai toujours ce qui compte de Bowie pour moi (parce que, hein, c’est pas un pote quand même) : sa musique. Et je poste un nouveau profil qui correspond là encore à mon état d’esprit du moment : une connerie sur une rencontre Lou Reed / Bowie au “Ciel”. Ces posts ressemblent vraiment à ce que j’aurais pu dire à des potes que j’aurais rencontrés live au moment où je les ai écrits. Sauf que oui, un peu de stratégie quand même. Quand je poste “Sorrow”, j’hésite à mettre un lien sur la chanson éponyme. Puis je ne le mets pas, anticipant une avalanche de ce type de partages (d’ailleurs en cours de journée, j’en commente un, posté par une amie : “ça me soûle, je vais poster un truc sur Delpech”), mais aussi parce que la tristesse est à peu près le seul sentiment qui me fait naturellement pencher vers la sobriété (lol). Sauf que Sorrow n’est pas le titre le plus connu de Bowie. Et qu’un mp d’un cousin américain me fait prendre conscience de la possible mésinterprétation de mon profil par l’absence de lien. “Not at all, Dan, don’t worry, my kids are fine!”

  4. Très intéressant comme d’habitude ;). Peut on rationnaliser sa tristesse ? Et si oui le faisons nous de manière volontaire ou soumise. Si je suis à 100% d’accord avec toi sur le fait que chacun, plus ou moins conscient de l’impact de ses écrits sur son profil (“oh lui il va pas bien, vite je me sauve) et de ses conséquences sur son soi social, fait tout pour donner la meilleur image de lui possible, il me semble que la tristesse n’obéit pas à cette “règle” où cette “auto censure”.
    Tu pars du postulat que contrôler son flux facebook cest “doser” ces sentiments possible, mais de mon point de vue il n’en est pas de même pour la tristesse.
    Tout le monde (et je crois, heureusement) ne considère pas la tristesse comme une faiblesse. Le chagrin ou la perte n’est pas quelque chose qui interagit avec l’ego, fut il social. Ca ne doit pas devenir un aveu de faiblesse. Je ne le pense pas, je ne l’espère pas et en tout cas ça ne l’est pas pour moi. Je vais même me risquer à aller plus loin. L’empathie, fut elle fausse, est devenue quasi automatique dans le village monde qu’est le notre. Des personnes meurent à l’autre bout du monde pour une raison X ou Y et dans la seconde des personnes affichent leur chagrin. Qui sommes nous pour dire ce qui est fake ou pas ? Je ne crois pas que ce type d’émotion, notamment chez les “inconnus” soit née d’une véritable volonté de valoriser leur image sociale. 
    De ce point de vue la j’ai l’impression que Facebook est plutot une preuve de plus de notre extimite croissante, une intimité que l’on révèle aux autres. J’en veux pour preuve aussi les emojis qui permettent de transmettre toutes les émotions, sans censure. Facebook de ce point de vue là, me semble être encore un journal intime qui serait médiatisés au plus grand nombre mais à l’intérieur duquel il resterait de l’intime.