in Art, littérature, écriture

Il faut sauver l’accent circonflexe

En ces temps de fin du monde, Le Parisien a publié un article digne d’un mois d’août sans actu, Savez-vous que les règles d’orthographe ont changé ?. Il n’empêche, le papier a mis le feu aux poudres sur Twitter, et j’ai été, comme d’autres, scandalisée.
Même si les mesures évoquées par le Parisien datent en fait de 1990, et n’ont heureusement jamais été vraiment appliquées, cet article nous rappelle (ou nous apprend) qu’il y a 21 ans, des gens ont décidé qu’il fallait écrire “nénufar”, et non pas “nénuphar”. Mais que l’on reparle de décisions absurdes qui sont boycottées par les maisons d’édition et par pas mal de profs  m’a bien énervée.
Une des mesures imbéciles de la réforme étant la disparition de l’accent circonflexe sur les mots en î et en û, je me suis sentie obligée de crier haut et fort mon amour pour cet accent. Le voici sous forme de sonnet, posture old school et conservatrice oblige.

Sur le i, sur le u, disparaît un chapeau.
On a ôté crûment, abîmé sans scrupules
Le coûteux couvre-chef de mes amis les mots.
Ce larcin traître et vil les tourne en ridicule.

Que deviendront mon maître, mon île et mon traîneau ?
Ils traînent défraîchis, le visage incrédule
Souvent soûls et voûtés, à l’affût du brûlot
Qui déchaînera leur rage dans tous les matricules.

Sans accent circonflexe la langue est moins goûteuse.
Maître devient banal, Île perd de sa magie,
il n’y a plus d’embûches dans ce verbe appauvri.

Refusons coûte que coûte cette réforme scabreuse,
Affûtons nos crayons et recoiffons les mots
Nous tromperons sûrement l’inflexible dico !

Un peu de sérieux

Quand on écrit des histoires, on choisit et on choie les mots – qui ont eux-même leur propre histoire. Mes vues conservatrices en termes d’écriture me poussent à  respecter cette dernière, et donc l’orthographe délicate de certains mots.

Or la possible disparition de l’accent circonflexe sur les mots en î et û touche précisément à l’histoire de ces mots, se proposant de l’effacer comme si elle n’avait jamais existé. En effet, l’accent circonflexe a, dans la plupart des cas, une fonction linguistique : il signale, entre autres,  l’amuïssement (i.e la disparition) d’une ancienne lettre.
Exemple : insula > isle > île. Ecrire “ile” sans accent reviendrait donc à enlever sa petite part d’histoire au mot.

Si cette histoire vous a touché, continuez à nourrir vos textes d’accents circonflexes. Ne les faites pas jeûner, conservez assidûment leur goût et leur fraîcheur, ils vont en remercieront sûrement…

Write a Comment

Comment

31 Comments

  1. Entièrement d’accord avec toi. Notre langue est belle car elle est complexe. Et quand t’arrives à faire sonner des mots affublés de leurs vieux oripeaux orthographiques tarabiscotés comme tu le fais si bien dans ton sonnet… putain qu’c’est bon !

  2. Il n’empêche que l’orthographe apparait à certains égard bien archaïque aux yeux du darwinisme communicationnel… Et vive l’exception culturelle.

  3. Moi aussi je tiens à l’accent ^ . Il fait partie de ces petits bijoux qui habillent les mots.
    Bravo pour ton sonnet.

  4. Merci Raphaëlle pour le lien, et ravie d’avoir découvert votre site !

  5. @Jean : tu as fait exprès d’écrire “apparait” sans accent circonflexe ? ;) On va en reparler du darwinisme communicationnel…

    @Stier : merci !

  6. Je suis entièrement d’accord avec toi, mais alors, pourquoi, oui, pourquoi, l’ « Île » de ton poème a perdu son accent ? Les majuscules et les capitales ont aussi le droit à leurs précieux accents, et le circonflexe, sur les claviers traditionnels, est le plus simple à apposer.
    Cela ne m’empêchera pas de partager cet article !

  7. Vous voulez de la souffrance orthographique ?
    Vous voulez de l’hémorragie oculaire ?
    Vous voulez voir une horde de sauvage sans foi ni loi prête à mettre à sac toute l’histoire linguistique française sur l’autel de la pseudo-communication ?
    Vous voulez que le français devienne une langue absconse ?
    Visitez http://www.ortograf.net et faites attention, ils sont sérieux.

  8. @Titerin Héhé, merci, c’est corrigé ! Je dois dire que je zappe systématiquement les accents sur les majuscules…

  9. Je suis d’accord en substance avec votre point de vue.
    Cependant, l’idée de l’orthographe “nénufar” n’était pas motivée par une envie de simplification simpliste mais par une volonté d’un retour vers l’origine de ce mot qui est turque.
    Il est donc plus correct si l’on respecte l’histoire étymologique du mot d’écrire “nénufar”.
    De même, le mot “poésie” s’écrivait à l’origine “poësie”. Je ne connais pas en revanche l’explication de ce changement si ce n’est peut-être la déformation à l’usage.

  10. La lang n’è pa l’ortograf. Le françè a bezoin de se modèrnizé, toute lè-z otre lang l’on fè. On écri mintenan “ortografia fonetica’ en èspagnol ou en italièn, o lieu de ‘orthographia phonetica’. Çè peuple n’on pa bradé leur culture ou leur patrimoine pour çela.

  11. Bien défendû. Certes aux dépens de quelques e muets, mais cela valait bien le sacrifice!
    Avec en plus quelques effets pas déplaisants du tout comme celui-là:
    “Maître devient banal, Île perd de sa magie”
    …il perd de sa magie, le “maitre” dépourvu!
    A bientôt!
    E

  12. Merci Guillaume pour le commentaire !
    Pour ma part, j’aime également beaucoup le point virgule ; je m’en sers d’ailleurs régulièrement à l’écrit (la preuve).
    C’est vrai qu’il fait aussi partie des espèces en voie de disparition – à nous de le protéger !

    PS : blog sympathique, rajouté dans mon G reader

  13. Ça pu le consèrvatisme içi. Atendé qe le françè soi mor avan de l’enbomé pour l’étèrnité. Vou savé qe le latin è mor de ne pa avoir su se réformé? Vive l’ortograf du 21e siècle!

  14. “insula > isle > île. Ecrire « ile » sans accent reviendrait donc à enlever sa petite part d’histoire au mot.”

    insula > isle > île > ile. D’après Wiki cet accent apparait au 16ème siècle. A cette époque, crois-tu que les contemporains se sont dits qu’écrire “isle” sans “s” reviendrait donc à enlever sa petite part d’histoire au mot ?

    Dans l’absolu le groupe terroriste orthographiste Ortograf y va très fort. Cependant Michelle Francoeur (Michel Franker?) a raison quand elle émet l’idée qu’une langue qui n’évolue pas devient une langue morte. Faire évoluer une langue ce n’est pas seulement ajouter des mots, c’est aussi des changements de sens, et des évolutions orthographiques.

    Dans tous les cas, j’habite sur une île, tropicale qui plus est, j’ai donc toujours besoin de mon ^ pour me protéger de la pluie.

    à plus,

    Greg

  15. la menace derrière cette simplification qui, comme toute réforme, semble aller vers un progrès, une avancée, un gain de temps. En fait de progrès, qui simplifie la langue simplifie la pensée, on le sait tous. Sous prétexte que le français serait trop complexe, on le rabaisse, on le met à la portée des cloportes, qui ne s’en servent qu’à l’oral.
    Ainsi ils peuvent tout être un autres sens à leur porter ! donc déduit du fascsime intellectuel.

  16. Votre sonnet est magnifique et plein d’esprit, merci ! Que peut on encore attendre de l’Académie qui acceuille un Finkielkraut, d’un gouvernement mondialiste qui dévalorise l’apprentissage de l’Histoire, abolit les frontières, nivèle les départements pour faire des Landers afin de nous préparer à cette monstruosité de traité transatlantique, d’une école réduite à sa plus simple fonction dans laquelle on ne développe plus l’esprit critique ?! Certainement pas la promotion de notre culture et la défense de notre langue !

  17. Une chose est sûre me concernant : je continuerai toujours à utiliser l’orthographe avec ses accents, telle que je l’ai apprise ! Les accents sont l’une des nombreuses originalités de notre langue dont la beauté n’est plus à démontrer. Considérez le nombre d’écrivains initialement non francophones et qui ont adopté le français comme langue d’expression. Si j’allais jusqu’au fond de ma pensée, non seulement je prônerais le maintien de l’accent circonflexe mais j’aimerais également réintroduire l’usage du passé simple et de l’imparfait du subjonctif : on ne trouve malheureusement ce dernier que dans les manuels de conjugaison (encore que le mien commence à dater, figure-t-il toujours dans les manuels plus récents? Je n’en suis même pas certain!). Défendons notre langue avec sa grammaire, sa conjugaison, son orthographe et ses accents ! Elle est notre identité !

  18. Et comment se fait-il que l’invitation à commenter soit “write a comment” ?
    Charité bien ordonnée commence par soi-même… demandons donc que, sur les site français, les rubriques demeurent en français. Les anglophones devront faire un effort en apprenant d’autres idiomes que le leur. Le “tout anglais” ne durera pas, même si nous en aurons encore pour un petit bout de temps. Patience et longueur de temps… écrivait La Fontaine qui s’y connaissait en matière de philosophie simple, pertinente et pratique.
    Quant à toutes celles et ceux (dont je fais partie) qui se désolent du rabotage imbécile de notre langue, l’une des façons de résister est de continuer à l’écrire telle qu’elle a toujours été.
    La simplification de notre orthographe est tout simplement une marche de plus vers le bas imposé à des jeunes générations auxquelles on enlève bien entendu la capacité à exprimer avec une grande précision ses pensées.
    Le “pragmatisme” simpliste et orienté sur l’action (“Juste do it” ! et surtout ne réfléchit pas…..) anglais est le nouveau projet des déconstructeurs de notre pays.
    Petit rappel :
    Dans les années 75, un certain triumvirat composé de Manu Valls, Stéphane Fouks et Alain Bauer (franc mac avéré) ont passé un pacte qu’ils nommèrent “pacte de Tolbiac”. Du nom de la fac blockhaus du quartier Tolbiac à Paris, lieu où se concentra une partie des post soixante huitards décidés à inverser, non pas la courbe chômage, qui depuis ne cessera plus de grimper, mais celle des valeurs.
    Le trio infernal décida “d’en finir” avec le béret, le terroir et le coq français (sic !). Cette chansonnette corrosive sera reprise par l’inénnarable BHL mais également par des Romain Goupil, feu Glucksman père, Denis Kesseler (ancien maoïste converti en ultra libéral, un temps chef du Médef et qui annonça à l’époque de sa présidence médefienne : “il faut en finir avec le programme résiduel du CNR”).
    Pour mémoire, c’est le CNR (Conseil National de la Résistance) d’après guerre qui mis en place tout ce qui fit la force et la spécificité française : sécu, allocs familiales, aides sociales, mais aussi l’élaboration des grandes entreprises d’état telles qu’EDF, GDF, le CEA etc…. Je vous laisse constater l’état de tous ces joyeux économiques et sociaux aujourd’hui… défaits, arrasés, vendus, pulvérizés, bref… Kesseler à “fait du bon boulot” comme disait le traitre Fabius à propos d’Al Nosra en Syrie.
    Ils sont bien nos “élus”, n’s’pas ?

    Revenons à notre langue et à sa “simplification”. On a tous pigé le plan ? Il s’agit d’habituer les prochains français en herbe à la pratique d’un langage simple, appauvri, pratique… oui, surtout pratique ! quitte à le truffer de mots anglais qui ne veulent rien dire de précis mais qui, paraît-il, inciteraient le pauvre cerveau français à “plus d’action” et donc “plus de performance”. Toute cette doxa de sous-sémantique ne signifiant rien d’autre que : vous deviendrez des clones appauvris et sans efficacité intelligente réelle de l’anglais.

    Et comme à toutes les époques où les collabos prirent le pouvoir (pour un temps seulement rassurez-vous) les vrais résistants de notre (ex) beau pays résisteront et oeuvreront en loucedé, en sous terrain, par réseaux et comme tous les filets discrets et presqu’invisible, le ruisseau planqué retrouvera l’étendue vaste de l’océan.

  19. Bonjour,

    Très bon article, merci ! Cela dit je suis également d’accord avec le commentaire qui me précède quant à l’utilisation de l’anglais.
    Pour information, vous recevez des commentaires sur ce sujet anciennement paru car il a été partagé depuis un site (LE site) dont-on-ne-doit-pas-prononcer-le-nom.

    Bien cordialement.

  20. Merci pour cet article. Je refuse moi aussi de regarder, impuissante, la langue française se balancer au bout d’une corde…

  21. En fait, ce sont les mauvais élèves qui prennent la main ; écriture de boulevard sans l’argot, écriture du parlé avec l’accent de banlieue, le nez dans l’iphone et le cerveau lavé. Le papier disparaît au profil de l’écran ; lire un livre sur une tablette , envoyer un message au lieu de téléphoner …la langue française totalement dévaluée, la communication aussi. Bientôt, nous ne saurons plus parler… de moins en moins d’efforts pour le cerveau feront bientôt de formidables idiots …utiles ! On n’arrête pas le progrès. Vive la France et la richesse de ses mots , hommage aux écrivains qui m’emmènent au gré de leur écriture dans des univers si riches . Un livre avec la nouvelle orthographe? même pas en rêve !!!

  22. il ne reste plus qu’à aller à l’hôpital, en passant par la forêt, faire un prêt (près, prè, prai…) pour se soigner, et trouver un bûcheron pour couper les têtes de tous ces bêtes individus….

  23. Quels nouveaux maîtres aux sourcils moins hauts
    Voudraient chasser du jardin des poètes
    L’Oiseau merveilleux que l’Orient prête?

    Didier Dupray
    (Extrait du recueil “Sables Oubliés” )

  24. Quels nouveaux maîtres aux sourcils moins hauts
    Voudraient chasser du jardin des poètes
    L’Oiseau merveilleux que l’Orient prête?

    Didier Dupray
    (Extrait du recueil “Sables Oubliés” )

  25. LES CIRCONFLEXIENS

    L’accent circonflexe se terre
    Tout au fond d’un texte, abattu,
    Car certains voudraient se défaire
    De son joli chapeau pointu.

    Son moustachu triangle aigu
    Pourrait céder à la panique,
    Face au projet non ambigu
    De beaux-esprits machiavéliques 

    Qui voudraient nous le supprimer !
    Il se cache, il tremble, il a peur…
    Mais voici qu’arrive une armée
    De fans oubliant leur torpeur

    Pour réagir passionnément
    Et mieux sauvegarder sa vie :
    Le régiment de ses amants
    Qui n’ont à coup sûr pas envie

    De le voir un jour disparaître !
    Tiens ! Le voici juste au-dessus,
    Et là, posé sur la fenêtre…
    Mobilisons-nous tous, et sus

    Aux analphabètes couillons
    Voulant absolument l’occire !
    Formons vite un grand bataillon
    Pour flouer ces bien tristes sires…

    Même si la tâche est ardue,
    En avant, les Circonflexiens !
    La bataille n’est pas perdue,
    Nous ne nous battons pas pour rien…